Le Jardin des Cinq Sens est la concrétisation du projet d’Anne-Monique et Yves d’Yvoire, lesquels décident dans les années 1980 de rendre au château familial un jardin comme il avait pu en connaître un par le passé. Véritable création contemporaine inspirée de l’esthétique médiévale, le Jardin des Cinq Sens a su s’intégrer dans son contexte alpin et s’harmoniser avec le patrimoine construit qui l’entoure, le village d’Yvoire en bordure du Lac Léman. Aujourd’hui à maturité, le Jardin des Cinq Sens promet à ses visiteurs une expérience synesthésique inédite.

L’esprit du jardin du Moyen-Âge

Aucun jardin médiéval n’est parvenu jusqu’à notre époque contemporaine. Nous le connaissons grâce à la littérature, aux peintures, aux enluminures ou bien encore grâce aux tapisseries, mais également grâce à l’archéologie des jardins, laquelle nous renseigne sur les dimensions des parcelles, ainsi que sur la nature des plantations, sur la matière des clôtures, sur le type de décor, etc. En ce temps, les jardins sont des espaces ceints de murs de pierre ou de clôtures végétales dans un but de protection envers les attaques de l’extérieur : guerre, vol ou animaux sauvages. Le jardin est ainsi perçu comme un lieu de sécurité, nourricier pour le corps et source de repos pour l’âme. L’hortus conclusus médiéval est de dimensions modestes, au plan simple ; la plupart du temps, il s’agit d’un carré subdivisé par deux allées perpendiculaires en quatre carrés et orné en son centre d’une fontaine. Cette simplicité n’est qu’apparente car le jardin médiéval n’est pas dénué de complexité, bien au contraire. Cet endroit est empreint d’une forte symbolique à commencer par l’évocation du jardin mythique d’Eden lui-même divisé en quatre par les deux cours d’eau qui l’irriguent. En outre, on y trouve par exemple de la sauge, du latin salvia, la plante qui sauve l’âme et le corps, on y trouve aussi des vergers plantés dans des cimetières, rappelant ainsi le lien indéfectible entre la vie et la mort mais surtout la perpétuelle victoire de la vie.
De tous temps, le jardin est associé au labyrinthe, soit parce qu’il est désigné comme un labyrinthe, soit parce qu’il en renferme un. Le motif du labyrinthe est très présent au Moyen-Âge. C’est un espace ambivalent, qui inspire effroi et plaisir, l’un n’existant pas sans l’autre. Il est chargé de nombreux symboles : le cheminement dans le labyrinthe est une évocation du chemin de la vie ; il est aussi le lieu du parcours initiatique, parsemé de dangers parfois mortels, qui mène au centre du labyrinthe, là où le pèlerin accède à la révélation religieuse ou philosophique ; il est aussi synonyme de l’égarement et du dépassement de soi possible grâce à la prise de conscience de soi par la sollicitation des 5 sens.

Cheminons dans un labyrinthe végétal

Le Jardin des Cinq Sens, Le Tissage et vue sur le château d'Yvoire ©JARDIN5SENS YVOIRE.jpg
Le Jardin des Cinq Sens, Le Tissage et vue sur le château d’Yvoire ©JARDIN5SENS YVOIRE.jpg

Le Jardin des Cinq Sens d’Yvoire est conçu comme un labyrinthe renfermant des labyrinthes. Le parcours du visiteur fait écho aux parcours initiatiques du Moyen-Âge et du début de la Renaissance que l’on peut lire dans la Divine Comédie de Dante ou le Songe de Poliphile de Francesco Colonna. Dans ces romans, le protagoniste chemine depuis la plaine semée de fleurs, en passant par la forêt noire, pour ensuite pénétrer dans un labyrinthe ou un jardin-labyrinthe. De ce parcours, il retire un riche enseignement sur lui-même (microcosme) et sur l’univers (macrocosme).
Ainsi, à l’entrée du labyrinthe végétal, le promeneur d’Yvoire se trouve immergé dans une nature familière, celle de la prairie alpine. Cet espace pittoresque est une sorte de conservatoire botanique de la flore locale ; edelweiss, gentianes, lis martagon, saxifrages associées à d’autres plantes de rocaille s’y épanouissent au gré des saisons de part et d’autres du ruisseau. Vient ensuite le moment de se perdre dans les sous-bois. Sous l’ombre épaisse des tilleuls sont réunies 45 espèces de fougères mêlées à des plantes d’ombre. Au sortir de la forêt, un nouvel esprit se dessine. Tel une transition entre la nature sauvage et les prochains jardins ordonnés, se trouve le Tissage. Cet entrelacs de rosiers blancs et d’avoine éternel est le symbole de l’harmonie entre l’homme et la Nature. Le promeneur pénètre ensuite dans une salle de verdure qui se révèle être un cloître végétal identifiable par ses arcades de charmilles, ses quatre carrés plantés de plantes médicinales et la fontaine en son centre. De ce havre de paix, se dégage un sentiment de sérénité.

Le réveil des sens

Apaisé, le visiteur est à présent prêt à aborder la seconde partie de la visite : les jardins des 5 sens. Derrière les haies de charmes et les 88 pommiers palissés, le jardin du Goût se dévoile et rappelle le rôle utilitaire du jardin médiéval. Le motif de cases évoque celui de l’échiquier, motif grandement symbolique au Moyen-Âge qui connote le combat entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu, sur fond de stratégie. Ici, le sens gustatif du visiteur est attisé par la palette de légumes, de fruits et de fleurs comestibles, familiers ou oubliés. Les dimensions plus réduites du jardin de l’Odorat recèlent un concentré de fragrances. L’odorat est le sens privilégié par le Moyen-Âge car il est le siège de la mémoire ; une odeur de menthe, de pomme, de rose ou plus original, de curry, de chewing-gum, de cola, de chocolat ou de fraise, ravive les souvenirs. Le chemin mène ensuite dans le jardin du Toucher. Les plantes sont perçues comme ayant une odeur, une couleur, un goût mais elles ont aussi des textures. Osez poser votre main sur le piquant du chardon, effleurer la douce la lagure ovale, ressentir les dentelures de certaines feuilles, etc. Au jardin du Toucher, succède, le jardin de la Vue, une luxuriance de bleus, agrémentée de délicates touches blanches et pourpres. Le visiteur est plongé dans une abondance de fleurs de cosmos, lavande, fleur de nigelle, de véronique, de lis crapaud, d’allium, de rosiers…
Telle la bande originale du film du parcours dans les jardins des 5 sens, le chant des oiseaux mêlé au mélodieux écoulement de l’eau accompagne chaque découverte du visiteur car au centre du labyrinthe végétal, se dresse la volière et son indispensable fontaine circulaire.

Plus qu’une invitation, le Jardin des Cinq Sens d’Yvoire est une incitation à la flânerie. Transporté dans un rêve végétal, le promeneur (re)découvre l’univers, (r)éveille ses sens, pour finalement, se (re)découvrir lui-même.

Alchemille ©JARDIN5SENS YVOIRE
Alchemille ©JARDIN5SENS YVOIRE