Comme de nombreux jardins français, les jardins du château de la Ballue ont connu plusieurs vies depuis leurs premiers aménagements en 1615. D’abandon en remaniements, ils ont connu différents états au cours des siècles pour renouer en 1973 avec le style maniériste, dont les jardins de la Ballue sont l’un des rares exemples français.

Les jardins du château de la Ballue, des jardins singuliers

Le château et les jardins de la Ballue constituent depuis leur création vers 1615 une singularité bretonne. Le château neuf s’élève sur les fondations d’une forteresse médiévale préexistante et à ses pieds, le terrain se voit remodeler en terrasses créées grâce aux remparts médiévaux qui leur servent de contrefort ; un premier jardin d’inspiration maniériste est aménagé.
Lorsque Claude Artaud et son mari, François-Hebert Stevens, neveu de l’architecte Robert Mallet-Stevens, se portent acquéreur du domaine de la Ballue dans les années 1970, le jardin soumis aux outrages du temps a perdu sa cohérence. Accompagnés de Paul Maymont, architecte utopiste, ils impriment au lieu leur vision du jardin : un subtile équilibre entre filiation stylistique maniériste et ancrage contemporain. Cette démarche créative est d’autant plus remarquable que l’art des jardins est un art négligé voire ignoré depuis l’après Seconde Guerre Mondiale. C’est ainsi que le château de la Ballue se voit à nouveau doté d’un jardin, qui n’a pas été conçu avec l’idée de restituer le jardin du XVIIe siècle mais avec l’idée d’être fidèle à l’esprit singulier propre au domaine de la Ballue depuis 1615. Marie-France Barrère et Alain Schrotter, propriétaires entre 1995 et 2005, opèrent certaines modifications et obtiennent l’inscription du domaine aux Monuments Historiques. Depuis 2005, Marie-Françoise Mathon est l’âme du château de la Ballue et de ses jardins ; cette même année, les jardins reçoivent le label Jardin remarquable, puis ils se distinguent en 2017 en se voyant récompensés du 2e prix du plus beau jardin historique d’Europe (prix de l’EGHN).

Le jardin maniériste en France

Le jardin maniériste est le prédécesseur du jardin à la française. Importé d’Italie où le Maniérisme s’exprime déjà dans les projets de Bramante pour le Belvédère du Vatican (1502), l’esprit du jardin maniériste imprègne les créations françaises du XVIe siècle et subsiste encore dans les créations d’André Le Nôtre. Mais son caractère facétieux, plaisant pour un prince, ne saura résister à la volonté de majesté absolue de Louis XIV qui imposera le jardin régulier dit « à la française » à l’Europe.
Le jardin maniériste partage un vocabulaire commun avec le jardin à la française : parterre, perspective, axe, symétrie géométrie, topiaire, bosquet, théâtre, spectacle, architecture, etc. Il s’en détache par le traitement de la Nature. Là où le jardin français affectionne la rectitude et l’infini, le maniérisme se plaît à développer les courbes et les irrégularités.

Le dialogue entre la demeure et le paysage

Bâti sur l’emplacement d’une ancienne forteresse, le château et les jardins de la Ballue jouissent d’un exceptionnel panorama sur la Toscane bretonne évocateur de l’esprit des villas italiennes. A la Renaissance, les villas fleurissent sur les collines qui entourent Florence. Un dialogue d’ornement mutuel s’instaure entre la campagne, qui offre une vue à la villa, et la villa, qui embellit le paysage. Depuis le premier étage du château de la Ballue comme depuis les fenêtres ménagées dans la végétation du bosquet de charmes avec vue – qui ne sont pas sans rappeler les jardins suspendus de l’aube de la Renaissance dont les murs d’enceinte étaient percés de fenêtres pour apercevoir le paysage comme à Urbino – le regard se porte sur la vallée du Couesnon. Ce spectacle, écrivaient les auteurs de la Renaissance, est une source de bienfaits pour l’âme.
Afin de permettre au regard de porter au loin, Marie-Françoise Mathon a souhaité alléger la masse végétale des pins plantés à l’extrémité du jardin. L’arboriste Claude Le Maut leur a appliqué la taille à la japonaise pour laisser à nouveau percer le ciel.

Le spectacle de la Nature

L’art de sculpter le végétal (art topiaire) est une pratique qui remonte à l’Antiquité romaine. Cet art et ses techniques se sont maintenus au fil des siècles et sont présents dans tous les styles de jardins. L’art topiaire permet de créer des éléments de décor comme des architectures de verdure. Ces deux usages sont présents dans les jardins de la Ballue.
De nombreux topiaires sont disposés dans les différents espaces du jardin. Ce sont sans doute ceux qui ornent le parterre régulier qui se démarquent : en effet, ici, la réinterprétation du répertoire classique renouvelle les motifs.
L’allée des glycines, longue de 50 mètres, est, elle, composée d’une double allée de colonnes d’ifs surmontées de boules et de flammes. Toute la fantaisie de cette architecture végétale réside dans la présence de 22 spectaculaires pieds de glycine guidés en arche.
Pur édifice de verdure, le temple de Diane, réalisé d’après l’artiste néoclassique Nicolas Ledoux, s’élève quant à lui avec majesté à l’extrémité de l’allée des tilleuls restaurée par Claude Le Maut grâce à la technique dite de pleaching, connue depuis le Moyen-Âge.
De la maîtrise du jardinier associée aux camaïeux de verts, aux textures, aux formes, naît un remarquable spectacle végétal.

L’effet de surprise et les jeux d’esprit

La surprise est un sentiment qui n’est pas familier au visiteur de jardins français. Elle occupe pourtant une place entière dans la conception du jardin français jusqu’aux alentours de 1685. André Le Nôtre aimait intégrer dans ses créations des effets de surprise soit par le dessin de ses allées qui ne laissaient découvrir le spectacle qu’au tout dernier instant, soit par la présence de jeux d’eau espiègles qui aspergeaient le promeneur saisit d’une douce frayeur pour son plus grand plaisir. Ces artifices sont un héritage du jardin italien maniériste. La villa d’Este en présentait des exemples et dans les jardins de la Ballue, telle est la promesse du « bosquet attrape ».
Le Maniérisme aime à solliciter l’esprit par le bais de rébus, d’énigmes ou de jeux de mots. S’il est un motif qui symbolise la réflexion et le questionnement, c’est le labyrinthe. Le tracé de celui qui se trouve dans les jardins de la Ballue est inspiré d’un croquis de Le Corbusier. Dans cette création moderne, le fil rouge maniériste est perceptible dans l’esthétique des méandres vues du ciel.
Le bosquet de charmes avec vue associe jeux d’optique, comme il a été dit précédemment, et jeux d’esprit. Son appellation est une référence au film de James Ivory, Chambre avec vue (1985), tourné en partie en Toscane.
La dimension ludique du lieu est l’une de ses principales composantes ; elle fait du jardin de la Ballue un jardin de liberté.

Le labyrinthe des jardins de la Ballue d'après un croquis de Le Corbusier
Le labyrinthe des jardins de la Ballue d’après un croquis de Le Corbusier

Le jardin formel de la Ballue

Les jardins de la Ballue sont scindés en deux par l’allée des glycines. D’un côté du jardin, la végétation est laissée relativement libre ; les arbres s’élèvent vers le ciel créant des jeux d’ombre et de lumière qui ont été accentués par l’intervention de Pierre Bazin (cabinet Aubépine). Grâce à la gestion raisonnée du végétal, un sentiment d’intimité et de mystère se dégage de cet écrin de verdure.
De l’autre côté de l’allée des glycines, à l’arrière de la demeure, la végétation connaît un traitement autre.
L’élément monumental des jardins de la Ballue est le parterre dessiné vers 1973 par François Hébert-Stevens. Le nombre d’or, associé à la symétrie et aux règles de la perspective architecturale créent un espace raisonné. Le maillage d’allées dessine des compartiments de gazon triangulaires. Tout en soulignant la géométrie du motif au sol, des topiaires épurés pyramidaux, hexagonaux ou sphériques apportent d’une part leur relief et d’autre part, une réelle modernité voire un certain futurisme à cet ensemble théâtralisé par la haie en ondulations, plus proche du Maniérisme, qui clôt le jardin. Au sein de ce jardin, règne une harmonie, identique à celle qui existe entre le jardin et le paysage environnant, comme un écho entre microcosme et macrocosme.

Une collection botanique de buis

Dans la partie ouest des douves, Marie-Françoise Mathon a réuni une collection botanique de 77 variétés de buis à l’état naturel. L’originalité de cette collection est qu’elle a été débutée avec de grands sujets de 2 mètres à 2 mètres 50 – certains buis sont à présent âgés de 30 ans – et pour l’instant ils ont la chance d’être épargnés par les maladies et la pyrale du buis. Cette collection, sans doute l’une des plus grandes collections françaises, est actuellement en cours de certification par le CCVS (Conservatoire des Collections Végétales Spécialisées).